La Gare de Lyon expérimente les premières vespasiennes sèches et connectées – TÉLÉRAMA

Deux intriguantes jardinières rouges viennent d’apparaître Gare de Lyon, à Paris, sur la dalle, côté rue de Bercy. Elles habillent des urinoirs secs sous forme de bacs contenant de la sciure, des copeaux ou de la paille. On doit leur conception à Faltazi. Spécialisée dans l’économie circulaire, cette agence de design nantaise, formée de Laurent Lebot et Victor Massip, avait déjà installé fin 2014 un composteur urbain à Nantes, et inventé l’Uritonnoir, un urinoir à planter dans une botte de paille, qui rencontre un certain succès. Son projet de sanisette sèche a circulé sur les réseaux sociaux, où il a attiré l’attention des responsables de la Gare de Lyon. « Ils nous ont dit : chiche, on essaye, et on vous en commande deux », dit Laurent Lebot. Souillé en abondance la nuit, l’endroit pose problème. « Les gens préfèrent uriner ici plutôt que de payer soisante-dix centimes, explique Laurent Lebot. Nous apportons une solution complémentaire à ce qui existe. »

Le choix des toilettes sèches permet de les installer sans raccordement. Les deux modèles – cinq cents pipis pour le grand, deux cent cinquante pour le petit – sont camouflés en jardinières car « les riverains ne veulent pas de dispositif ressemblant à un urinoir, dit Victor Massip. Nous avons donc préféré donner à l’objet un langage visuel de mobilier urbain, qui contribue à embellir l’endroit où on le pose. » En aluminium, l’Uritrottoir est fabriqué à Saint-Nazaire par des chaudronniers travaillant pour la construction navale. La peinture rouge est une demande de la SNCF.

« On nous pose quatre questions récurrentes, énumère Laurent Lebot. Et les femmes ? Et l’odeur ? Et la pudeur ? Et le traitement ? Pour les femmes, nous sommes une petite agence de design et nous n’avions pas les moyens de développer une cabine. Mais nous savons que l’arrosage provient à 80 % des hommes. Sur l’exhibitionnisme, nous répondons : ce ne sera pas pire qu’avant. Ensuite, sur les odeurs, l’azote des urines associé au carbone des matière végétales freine la production d’ammoniac. Enfin, le compost, une fois collecté, est réorienté vers de l’agriculture d’ornement et non d’alimentation. » Le service de collecte est assuré par Les Gandousiers, une entreprise qui gère un parc de toilettes sèches à Paris, et qui recyclera en engrais l’azote et le phosphore contenus dans les urines.

L’Uritrottoir est un objet connecté. Une sonde enregistre le niveau et en informe Les Gandousiers. Le principe dérive des capteurs équipant déjà les conteneurs de récupération de verre. « L’idée de base, c’est d’optimiser la collecte, dit Olivier Manchon, de BH Technologie, la société qui fournit les sondes. Aujourd’hui, il existe des technologies informatiques et métriques très faciles à mettre en œuvre. Il suffit de placer un télémètre, comme l’appareil qui fait bip-bip dans votre voiture quand vous reculez. Un algorithme enregistre les historiques de remplissage anciens et récents, ce qui permet de prévoir à quel moment le bac va être plein. » Le tout est géré à distance sur écran.

« Avec ce projet, deux mondes se rencontrent, celui de l’écologie et celui du numérique, observe Laurent Lebot. Nous sommes assez critiques sur la technologie, et n’aimons pas nous engouffrer dans la dernière nouveauté sans nous interroger sur ce qu’elle peut apporter. Or, dans ce cas précis, connecter l’objet était un choix pertinent. » Et si le capteur défaille ? « Nous en avons près de 22 000 qui tournent, et seuls trois sont tombés en panne. Les systèmes ont une autonomie d’au moins dix ans », assure Olivier Manchon. Qui vante surtout les économies réalisées : 35 % de rotations de camions en moins pour la gestion des conteneurs à verre. Et une baisse de 43 % de la consommation d’électricité quand on installe ses capteurs sur l’éclairage public. Alors, vive la smart city ? Peut-être, si, comme dans le cas de l’Uritrottoir , aucune donnée personnelle n’est récupérée pour profiler les citoyens. En revanche, le système permet facilement de « fliquer » les employés chargés de la collecte. Et il supprime des emplois, qu’il recrée en partie ailleurs, comme ici dans la gestion du compost.

L’Uritrottoir de Faltazi coûte environ trois mille euros. Ce qui semble élevé. « Mais il évite des dépenses, argumente Victor Massip. Le passage quotidien du camion équipé d’un nettoyeur à haute pression est coûteux en énergie, en eau, en produits détergents qui partent à la rivière. Les sommes ainsi perdues sont vites supérieures au coût d’achat de l’urinoir et de sa gestion. »

La vespasienne connectée intéresse plusieurs villes, dont Nantes, qui va en tester quelques-unes. La direction de la propreté du Transilien – trois cent quatre-vingts gares en Ile-de-France – va observer attentivement l’expérience de la Gare de Lyon. « Nous commençons en toute modestie, prévient Laurent Lebot. Rendez-vous dans un mois, et nous verrons si la SNCF nous passe de nouvelles commandes. »

Le problème pratique résolu, d’autres questions continueront à se poser. Ainsi, ne fallait-il pas plutôt rendre gratuites les toilettes existantes ? Et la Gare de Lyon serait-elle moins souillée si elle était plus accueillante ? A la fois millefeuille et labyrinthe, elle s’est agrandie au fil des ans sans cohérence, et le voyageur se sent peu considéré dans ses espaces encombrés. Enfin, la pose des Uritrottoirs n’est-il pas aussi le symptôme du nombre croissant de sans-abri errant dans Paris, victimes de la misère et de l’indifférence ?

XAVIER DE JARCY

Posted on 2 février 2017 in France, Presse

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